jeudi 9 juillet 2015

Nouvelle - Hannah



1.                  « Instructif et inoubliable »

Le 4 Septembre 2009. C’est la date précise de mon départ pour Londres. Je partais pour dix mois en tant que Jeune Fille au Pair. Je me souviens encore de mon excitation ce fameux matin quand j’ai quitté la maison de Jonathan pour rentrer chez mes parents et faire les préparatifs de dernière minute. J’avais tout prévu afin de rendre ce séjour aussi instructif et inoubliable que possible. J’étais tellement enthousiaste que je me suis mise à sauter partout dans ma chambre, comme une puce. Mais dans ma joie, je me suis mal réceptionnée et je me suis fait un beau bleu au tibia. Maintenant que j’y repense, ça aurait été mieux que je me blesse gravement ce jour-là.

2.       «  Hannah, Lucie, Lisa »

Début juin je m’étais inscrite dans une agence spécialisée dans le placement de Jeunes Filles au Pairs. Je voulais changer d’air, vivre dans cette ville qui m’attirait tant et perfectionner mon anglais en vue de futures études. Avec mon budget limité, le job d’Au Pair était parfait pour moi, avec l’exception près que je n’aime pas vraiment les enfants. Comment dire… J’aime les enfants mais, vivre avec des petits ce n’était pas vraiment mon rêve. Je priais donc pour tomber sur une famille avec des enfants bien élevés et mignons.
Deux semaines après le dépôt de mon dossier, l’agence m’a appelée. Mon profil avait convenu à une famille résidant dans la banlieue de Londres. La mère, Hannah a 34 ans et est veuve. Les deux petites filles, Lucie, 8 ans et Lisa, 5 ans, ont une passion pour le piano et l’équitation. Hannah est journaliste et travaille depuis son domicile. Elle a besoin d’une Au Pair car il lui est devenu difficile de tenir sa maison, s’occuper de ses filles et rédiger ses articles. Elle recherchait une française afin d’apprendre les bases de la langue de Molière à ses filles. Immédiatement emballée j’ai tout de suite accepté de contacter cette famille. Une semaine plus tard, mon billet était réservé.

3.       « Un gros caprice »

Et me voilà, ce fameux vendredi où ma vie a pris une toute autre tournure. Hannah devait venir me chercher à Heathrow et me conduire jusque chez elle. Tout était prévu, je n’en pouvais plus d’attendre. Au moment de dire au revoir à mes parents, mon frère et Jonathan j’ai ressenti un pincement au cœur et j’ai eu un doute de dernière minute. Devais-je vraiment partir ? Peut-être devais-je tout annuler et trouver un autre projet. Mais je me suis sentie ridicule d’avoir ces idées. J’avais juste peur de l’inconnu. Puis, quelques heures plus tard, mon avion atterrissait sur le tarmac londonien.
Après avoir récupéré mes bagages je me dirige vers la sortie et scrute les personnes tenant des pancartes. Je recherche mon nom mais ne le voit pas. « Smith », « Johnson », « Khan » mais pas moi. Je trouve alors un téléphone public et je compose le numéro de téléphone de la maison. Personne ne décroche. J’étais à bout de nerfs. J’étais dans un pays étranger, je ne maitrisais pas très bien la langue, je n’avais que £50 sur moi et j’étais seule au monde. Je me suis assise sur un banc et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. « Un gros caprice » comme aurait dit ma mère. J’étais désespérée. Et puis, plusieurs dizaines de minutes plus tard je me suis ressaisie. Après tout j’avais l’adresse de la maison et je connaissais le nom de la station de métro la plus proche. J’avais bientôt dix-neuf ans, j’étais capable d’aller d’un point A à un point B. Alors je me suis rendu jusqu’à la station de métro de l’aéroport, j’ai baragouiné quelques mots pour obtenir mon Oyster Card et j’ai emprunté la Picadilly Line.





4.       « Mum is sleeping »

Et me voilà, avec mes deux valises et mes deux sacs, en train de sangloter discrètement dans le wagon. Ce jour-là je n’ai même pas profité de la propreté du métro ou du look de certains voyageurs. Je ne faisais que penser : « Mais dans quoi je me suis engagée ? » Arrivée à la station Canons Park, je réalise que je ne connais pas du tout la direction à prendre pour aller jusqu’à la maison. Les larmes reprennent de plus belle et je m’assois, impuissante, devant la station. Dans un dernier espoir, je compose sur mon portable le numéro d’Hannah. Une sonnerie, une autre, encore une autre et puis « Yes ? ». J’en ai sursauté. J’étais si soulagée que j’en perdais mon anglais. C’était une toute petite voix, j’en ai donc déduis qu’il s’agissait d’une des deux petites. J’ai réussi à lui faire comprendre que j’étais leur Au Pair et que j’étais devant le métro. Je voulais donc qu’elles me passent leur maman. « Mum is sleeping. ». Hannah était donc en train de dormir. C’était prometteur. Heureusement, mon interlocutrice a vaguement réussi à m’indiquer le chemin à prendre et, une dizaine de minutes plus tard j’arrivais tant bien que mal devant la maison.
C’était une jolie maison au demeurant. Blanche, mitoyenne, avec trois étages. La façade me rassurait un peu. Avec toute cette histoire, j’avais un peu peur d’être tombé dans une famille pas très nette mais la maison semblait indiquer le contraire. L’extérieur en tout cas. A l’intérieur par contre, c’était le chaos.
                       
5.       « Comme si quelqu’un venait d’ouvrir le judas »

Je me suis approchée gentiment de la maison, trimballant derrière moi mes 30 kilos de bagages et sentant la transpiration à plein nez. J’étais enfin rassurée et souriante. Tout allait enfin se passer comme sur des roulettes. J’étais très optimiste. Trop, peut-être. D’un doigt vainqueur, j’ai appuyé sur la sonnette et j’ai attendu. Personne. Je sonne à nouveau. Et là j’entends plusieurs pieds dévaler les escaliers et se précipiter vers la porte. J’entends alors comme un petit grincement, comme si quelqu’un venait d’ouvrir le judas et regardais attentivement la fille aux cheveux ébouriffés qui se tenait devant la porte. “Mum! Mum! Mum! Wake up! Mum! Someone’s at the door!! Mum!!!” Elles avaient beau crier pour me rendre service, leurs voix étaient aigües et très pénibles. Je me souviens avoir pensé : « Et voilà ce que je vais devoir supporter pendant un an. » D’autant plus qu’apparemment Hannah était comme la Belle au Bois Dormant. Sachant qu’il était déjà presque 13h. Je trouvais qu’elle était plutôt gonflée de me laisser me débrouiller seule alors qu’elle s’était engagée à m’aider. Cela ne laissait rien présager de bon.
A force de crier, les petites ont fini par la réveiller. Enveloppée dans un peignoir bleu et avec des restes de mascara autour des yeux, Hannah m’ouvre la porte. J’ai alors devant moi une femme fatiguée. Et même plus que fatiguée, épuisée. Elle avait dû être belle un jour, je le voyais bien à ses traits mais cette beauté n’était plus qu’un lointain souvenir. Son teint était terne, son visage recouvert de l’empreinte d’un oreiller, ses cheveux avaient l’air gras et n’avaient pas dû être peignés depuis un bon moment. Elle m’a demandé qui j’étais, je me suis alors présentée. Un peu confuse, elle finit par comprendre ma présence chez elle.

6.       « Jusqu’ici, tout allait bien »

Hannah me fit visiter la maison qui était sans dessus-dessous et me conduisit jusqu’à ma chambre, au premier étage, à-côté de la chambre des filles. Décorée dans des tons violets, c’était la seule pièce que le chaos n’avait pas encore gagné. Il y avait juste assez de place pour un petit lit, une commode et une télé. C’était assez sommaire mais le fait qu’il n’y ait pas d’emballages de chips partout sur le lit me rassurait. Elle me laissa défaire mes bagages et partit prendre une douche. Alors que je m’asseyais sur le lit, je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ces papiers, emballages, jouets, vêtements, morceaux de pain rassis, qui étaient répartis dans la maison. J’en avais la nausée. Je ne suis pas ce qu’on peut appeler « une maniaque » mais il y a des limites. Je comprenais pourquoi elle avait besoin d’une Au Pair, elle était visiblement débordée. Une fois ma valise défaite et mes parents prévenus de mon arrivée, je descendis dans la cuisine, où elle m’attendait.
Ses cheveux étaient tirés en queue de cheval et elle était vêtue d’un pull rouge foncé et d’un jean usé. Elle était assise à table et tenait devant elle un petit tas de feuilles blanches, me fit m’asseoir et j’eu l’impression d’être face à une personne tout à fait différente de la femme qui m’avait accueillieSa voix était plus audible et ses gestes avaient l’air assurés. Je me suis alors convaincue qu’elle devait être mal réveillée quand je suis arrivée. Elle s’est d’abord excusée pour l’état de la maison, m’expliquant qu’elle était complètement absorbée par un reportage qui lui prenait tout son temps. Je ne répondais pas et faisait semblant de ne pas trop comprendre ce qu’elle me disait, afin de ne pas avoir à donner mon avis. Me voyant sans réponse, elle me tendit les feuilles qu’elle tenait sur lesquelles se trouvaient la liste de mes tâches quotidiennes. Chaque jour je devais me lever à 7h pour préparer les filles pour l’école et les y accompagner. Cinq minutes de marche, jusqu’ici tout allait bien. Puis, je devais ranger la cuisine, le salon, les trois chambres et lancer des machines. J’avais ensuite une heure pour manger et je devais reprendre soit par le nettoyage des salles de bain et toilettes, soit par le repassage des vêtements de la famille. Le mercredi, j’avais du temps libre. Puis, je devais aller les chercher à 15h, les aider dans les devoirs, les faire goûter, jouer avec elles et préparer le diner. Hannah s’occuperait de les coucher. Je regrettais déjà d’être venue.

7.       « Je n’arrivais pas bien à comprendre cette femme »

La première semaine se passa assez normalement. Le lundi, j’avais passé ma journée à débarrasser la maison de ses immondices et à faire revenir la fée de l’hygiène. Lorsqu’elle se décida à sortir de son bureau vers 20h, Hannah fût impressionnée par l’état de sa maison et me remercia chaudement. Puis elle prit congé de moi et finit de s’occuper de ses filles. Le reste de la semaine se déroula de la même façon. Je passais mes journées seule à faire le ménage et Hannah n’apparaissait qu’à la fin du diner pour me congédier. Je n’arrivais pas bien à comprendre cette femme qui se montrait volontairement distante avec moi. J’étais la bonne à tout faire alors que j’étais censée être la grande sœur/baby-sitter. Mais je m’étais attachée à ces adorables petites princesses alors je décidais de donner à Hannah le temps de s’habituer à ma présence et d’entamer un dialogue avec moi. Ca n’arriva jamais vraiment. Le week-end, je n’avais pas d’amis donc je passais mes journées seule dans ma chambre, à lire et à regarder la télé ou en rares ballades dans Londres. La solitude commençait à me peser et, vu que j’étais toujours seule, mon anglais ne s’améliorait pas.
Parfois je tentais de rester après le diner pour entamer un dialogue. Un week-end j’ai même tenté de partager un repas familial mais, à ma grande surprise, il se déroulait en silence et si une des petites voulait raconter quelque chose, elle se faisait sèchement interrompre par sa mère. Je n’en étais que plus mal à l’aise et décidais donc de ne pas renouveler l’expérience. Les semaines passèrent et la situation se détériorait. Les rares fois où je voyais Hannah, elle me faisait des reproches sur ma façon de m’occuper de ses enfants, m’accusant de vouloir trop les socialiser en les emmenant au parc de temps à autre. J’étais très déconcertée. J’avais l’impression qu’elle privait volontairement ses filles d’un développement sain et normal. Elle les élevait de façon austère. Pourtant, ces petites étaient de vraies perles.

8.       « Avec une mère pareille »

L’aînée, Lucy, 8 ans, était une petite rouquine aux yeux marrons. C’était la plus ordonnée des deux. Son lit était toujours fait, ses jouets toujours rangés et ses devoirs toujours bien avancés. Elle était aussi la plus discrète. Même en dehors des repas silencieux, je ne l’entendais presque jamais. Elle ne parlait que pour dire des choses importantes ou intéressantes, tout autre motif de bavardage lui semblait superflu. Elle choisissait ses mots avec application, en faisant attention à ne jamais blesser quiconque ou à ne jamais créer de polémiques inutiles. Je l’aurais bien imaginée en professeur. A la fois rigoureuse et intéressante. Elle aurait vraiment brillé par le futur, peu importe la carrière qu’elle aurait choisi.
Lisa, la petite dernière, âgée de 5ans, était aussi la plus intrépide des deux. Petite brune rondouillette aux yeux marron, elle passait son temps à sauter partout, à escalader tout ce qui était à sa portée et à donner de la voix en courant dans les couloirs de la maison. Elle avait besoin d’attention. Je ne pouvais lui en vouloir, avec une mère pareille… Elle me réclamait sans cesse. Que ce soit pour jouer, pour se promener ou pour me faire un câlin. Elle était maligne mais ne travaillait pas beaucoup, elle ne voulait pas faire d’efforts et se contentait de se fondre dans la masse des écoliers. Quand je repense à ses petits bras me serrant fort, j’ai les larmes aux yeux.

9.       « J’espérais qu’elle en sorte rapidement »

On était en Novembre lorsqu’Hannah fut renvoyée du journal pour lequel elle travaillait. Je l’avais compris en voyant son bureau vide tous les jours. Je m’inquiétais de ma situation. Allait-elle me garder maintenant qu’elle gagnerait moins d’argent ? Elle ne m’en parla jamais, donc je me considérais hors de danger. Même si j’aurais aimé quitter cette maison, je me sentais piégée. Quitter cette famille serait considéré comme un échec, autant par moi que par mes proches. Nous ne sommes pas du genre à démissionner chez moi. Par ailleurs, j’adorais les petites et, en plus du fait qu’elles me manqueraient, j’avais peur de les laisser seules face à cette mère-fantôme. Cette idée me dérangeait alors je persistais dans mon choix de rester.
Depuis qu’elle avait été licenciée, Hannah ne quittait plus sa chambre. Je n’étais plus autorisée à y entrer non plus. Je pouvais parfois apercevoir son ombre se déplaçant de sa chambre jusqu’aux toilettes ou jusqu’à la cuisine. Elle ne se lavait plus, ne se changeait plus, ne vivait plus. Elle restait en peignoir toute la journée dans la pénombre de la pièce. Je dû renoncer à mes soirées afin de m’occuper des filles jusqu’à ce qu’elles se couchent. Elles ne m’avaient pas trop l’air déstabilisées par cet aggravement de la situation. J’imaginais donc qu’Hannah était déjà passée par cet état comateux et j’espérais qu’elle en sorte rapidement. Je passais mes week-ends avec les filles, à m’occuper d’elles comme en semaine car sinon elles étaient complètement livrées à elles-mêmes. Ces pauvres petites… Lorsque j’expliquais la situation à mes parents, ils me recommandaient d’en parler à l’agence qui préviendrait les services sociaux mais j’avais peur que les petites ne soient placées séparément dans des familles peut-être pires que celle qu’elles quittaient. Je savais bien que je ne serais pas toujours là, et que ce n’était pas mon rôle mais je ne pouvais pas les laisser. Maintenant que j’y pense, j’aurais dû écouter mes parents.

10.   « Qu’aurait-il pu leur arriver ? »

Noël approchait à grand pas. Je devais rentrer chez moi pour le réveillon et pour le Nouvel An. J’angoissais déjà à l’idée de laisser mes petites sous la garde de leur mère. Mais étrangement, un samedi matin, Hannah est apparue dans la cuisine. Les cheveux coiffés, des vêtements propres sur le dos et un sourire sur les lèvres. Elle s’adressa à moi en me remerciant d’avoir servi le petit déjeuner à ses filles et en me demandant ce que je comptais faire de mon après-midi. J’étais sous le choc. Elle agissait exactement comme si rien ne s’était passé. Comme si elle venait de se réveiller d’une sieste agréable. Je ne me suis pas permis de lui faire des reproches. J’ai fini mon petit-déjeuner et suis parti faire mes achats de Noël. Toute l’après-midi, j’avais ce terrible pressentiment en moi. J’avais vraiment peur pour elles. Je me sentais ridicule car, après tout, elles allaient passer la journée au chaud devant des dessins animés ou des jeux de société. Qu’aurait-il pu leur arriver ? Mais, rongée par cette peur, j’expédiais mes achats pour rentrer le plus tôt possible. Quand j’eu franchi le pas de la porte, elles étaient toutes les trois assises confortablement sur le canapé, regardant un Disney. J’étais déconcertée. Ce pressentiment avait pourtant été si fort. Comment avais-je pu me laisser autant contrôler par ce genre d’émotions ? Je réalisais que finalement, j’avais bien besoin de vacances et que Noël n’arriverait jamais trop tôt.
Les jours suivants, Hannah était une mère à part entière. Elle se levait pour s’occuper d’elles avant qu’elles ne partent à l’école, elle allait les chercher le soir et s’occupait de leurs devoirs, du diner et du coucher. Hannah passait tout son temps avec ses filles et je me retrouvais de nouveau coincée dans la case de la femme de ménage. C’est étrange mais je préférais de loin mon rôle de maman de substitution. La solitude revenait et, en cette période de fête, je vivais mal le retour de cette vieille ennemie. J’ai toujours apprécié d’avoir des moments de solitude où je me retrouvais au calme avec moi-même. Je suis quelqu’un de très casanier. Quand on me demande de sortir alors que ce n’est pas prévu, je panique et refuse préférant m’en tenir à mon plan originel. Mais le genre de solitude que j’ai vécu quand j’étais à Londres était différent. C’était le genre de solitude que je fuyais, que je ne désirais pas. J’étais seule presque 13h par jour, sans personne avec qui parler, avec qui rire. Sans même une présence, aimable ou non. J’attendais la fin des cours des filles comme un enfant attend les vacances. Quand je les voyais courir vers moi, c’était une véritable délivrance. Un pur bonheur. Ces moments avec mes petites princesses étaient précieux et je les garde gravés en moi.

11.   « J’avais encore foi »

Je vivais donc avec une grande excitation mon retour en France. Tous les jours je barrais fébrilement la date de la veille sur mon calendrier. Je voyais alors le jour de mon départ se rapprocher de plus en plus. Et plus mon départ se rapprochait, plus les attentions d’Hannah envers ses filles me surprenaient. Je la trouvais parfois leur réclamant des câlins, des dessins et des bisous. Elle les prenait sans arrêt en photos, et ce pour toutes les occasions : Lucy qui fait un gâteau, Lisa qui se brosse les dents ou les deux petites qui sautent sur le trampoline. Peut-être voulait-elle profiter de tout ce temps libre pour rattraper le temps perdu. A cette époque, j’avais encore foi dans le genre humain et j’étais persuadée que les gens pouvaient changer. J’étais assez naïve mais cela, je ne l’ai appris que quelques semaines plus tard. En attendant, j’essayais de voir ces changements moins comme un élément perturbant mais plus comme un comportement bénéfique pour les petites. Je les revois encore, souriantes, riantes, jouant aux jeux vidéos avec leur maman pour la première fois. Elles rayonnaient. Je savais qu’elles avaient souffert de la dépression de leur mère, du fait qu’elle ne s’intéressait pas à elles. Lucy m’en avait parlé une fois, m’expliquant qu’elle sentait que, depuis que leur père était décédé, plus rien n’avait d’importance pour Hannah et qu’elle se demandait parfois si leur mère les aimait toujours. Elles avaient leur réponse à présent et étaient folles de joie. J’aimerais les revoir sourire à nouveau.

12.   « J’étais émue »

La veille de mon départ, Hannah m’a demandé de la rejoindre dans le salon. En y entrant, je pu assister à un spectacle charmant. Les petites étaient vêtues de robes de princesses et étaient assises au pied du sapin. Elles me souriaient joyeusement. La pièce venait d’être décorée dans l’ambiance de Noël. Les lumières étaient tamisées pour mettre en valeur les guirlandes du sapin. Des petits Père-Noël, des chérubins et des bibelots en forme de cadeaux décoraient la pièce. La chaine-hifi diffusait des chants de Noël, c’était vraiment un tableau magnifique. Hannah arriva avec des Mince Pies sur un plateau qu’elle posa sur la table basse. Elle adressa alors un clin d’œil à ses filles. Elles se levèrent alors et me tendirent une grande boîte emballée dans un papier cadeau rouge et vert. Je ne savais quoi dire. Je n’ai pas prévu qu’elles m’offriraient un cadeau et j’avais prévu de leur en ramener de Paris. C’est donc rougissante que j’ai accepté leur présent. Je me suis assise sur le canapé et ai commencé à déchirer le papier. La boîte contenait plusieurs petits paquets : une boule à neige avec un Père-Noël devant Big Ben, une petite peluche tenant un cœur où était inscrit « London » et un stylo décoré des principaux lieux touristiques de la ville. J’étais très émue. Surtout quand, au fond du paquet, se trouvait une photo de mes deux petites chéries avec des cœurs dessinés un peu partout et des petits mots gentils. Ce n’était pas grand-chose mais tout d’un coup, j’avais eu l’impression de faire partie de la famille. Malgré tout ce qu’il s’était passé ; je faisais partie de leurs vies et elles de la mienne. J’étais maintenant rassurée car je savais que quand je reviendrai, elles m’accueilleraient avec enthousiasme et que nous pourrions poursuivre notre petit bout de chemin toutes les quatre.

13.   « Adieu »

Le lendemain, mon réveil sonna inutilement. J’étais réveillée depuis des heures. Je m’étais levée à plusieurs reprises durant la nuit afin de vérifier que je n’avais pas oublié des cadeaux pour ma famille ou encore que ce que je laissais ici ne me serait pas nécessaire durant mes deux semaines en France. J’avais donc très peu dormi mais je n’étais pas fatiguée. Au contraire, j’étais en grande formue, jusqu’à ce que je tire les rideaux : de la neige. Il avait neigé dans la nuit et tout était recouvert d’une épaisse couche de coton. J’ai alors eu envie de pleurer. J’ai allumé mon ordinateur et vérifié que mon vol n’avait pas été annulé. Je ne savais pas bien quand le site avait été mis-à-jour mais mon vol était toujours d’actualité. Rassurée, je pris une douche, un bon petit-déjeuner et fit un dernier brin de ménage dans ma chambre. J’avais originellement prévu deux heures de trop dans mon trajet afin d’être sûre de ne pas rater mon avion. Mais, avec la neige, je décidais de couper court à notre bataille de boule de neige pour partir encore plus tôt. Au moment de quitter la maison, les filles m’embrassèrent, me souhaitèrent de bonnes vacances et espéraient qu’elles me manqueraient. Quant à moi, je les serrais bien fort dans mes bras en leur assurant que je serai très vite de retour. Hannah s’approcha alors de moi et me serra très fort pendant plusieurs minutes. Elle ravala ses sanglots et me souhaita un bon voyage. Alors que je m’éloignais, j’avais la désagréable impression de pas leur dire « Au revoir » mais « Adieu ».
Mon périple pour rentrer en France ne faisait que commencer. Métros extrêmement ralentis ou surchargés, je n’arrivais à l’aéroport qu’une heure et demie avant le départ de mon vol. Moi qui préfère arriver au moins deux heures plus tôt, je devenais très stressée. Je me dirige alors nerveusement vers le tableau d’affichage et m’aperçoit que mon vol est bel et bien annulé. Je me mets alors à pleurer. Ce genre de crise de larmes complètement incontrôlable et qui attire les regards des gens autour. Je suis perdue et m’assois alors sur ma valise en attendant de redevenir calme. Soudain, un employé de l’aéroport censé aider les passagers à cause de la météo s’approche de moi. Très gentil, comme tous les anglais que j’ai rencontré jusqu’à présent, il me demanda sur quel avion j’aurais dû embarquer et me dirigea vers une longue file d’attente au bout de laquelle je pouvais me réinscrire pour un autre vol le lendemain. Je m’assis donc sur ma valise dans la file d’attente et patientais six longues heures. J’étais finalement inscrite sur le premier vol du lendemain mais passais la nuit dans le Terminal. Après une nouvelle nuit sans sommeil, je ne m’aperçu  ni du décollage, ni de l’atterrissage de l’appareil. Une hôtesse me réveilla quelques minutes après l’atterrissage, alors que la moitié des passagers avait déjà quitté l’avion. Une fois ma valise récupérée, je me dirigeais enfin vers la voiture de mes parents.

14.   « Je ne crois plus »

Mes deux semaines à la maison passèrent à la vitesse de l’éclair. J’avais tellement de choses à faire, tellement de gens à voir, que mes journées n’étaient jamais vraiment tranquilles. Je profitais au maximum du temps passé avec mes proches, pensant ne les revoir que cinq mois plus tard. En plus de passer du bon temps, il me fallait convaincre mes parents qu’Hannah avait changé. Ils étaient en effet très inquiets à l’idée que je retourne dans cette famille chaotique et aux commandes de cette femme lunatique et potentiellement dangereuse pour le bon développement de ses enfants. C’est  vrai que je n’avais pas forcément cherché à cacher ou à adoucir le récit de mes journées lors de la dépression d’Hannah. Ils avaient été très inquiets pour les petites, plus que pour moi et, à vrai dire, ils avaient eu raison de s’inquiéter. Mais je devais y retourner. Premièrement, car je m’y étais engagée auprès d’Hannah et des filles. Deuxièmement, pour une question technique. La majorité de mes affaires étaient restéesx là-bas. Et troisièmement, car je devais m’assurer que la bonne volonté d’Hannah allait continuer. En effet, j’avais pris la décision de prévenir l’agence si Hannah redevenait cette mère-fantôme que j’avais connue les premiers mois. Je me sentais maintenant impliquée dans la vie de cette famille et donc des petites. Je me devais de les protéger. Je n’avais jamais été très croyante mais j’avais l’étonnante conviction que si j’avais été envoyée dans cette famille, ce n’était pas par hasard, qu’il y avait un but à notre rencontre, que j’allais aider cette famille à s’en sortir. Depuis, je ne crois plus en rien.

15.   « Rangée »

Le soir du réveillon de Noël, j’envoyais un sms à Hannah pour lui souhaiter, ainsi qu’aux filles, un très joyeux Noël. Je n’eu jamais de réponses. Idem pour mon sms du Nouvel An. Je n’étais pas inquiète mais plutôt vexée. Je ne trouvais pas cela très aimable et j’avais même de la peine. Je sais que j’aurais dû être inquiète comme je l’avais été à de nombreuses reprises ces derniers mois mais, je pense que mon retour chez moi et le comportement d’Hannah les semaines précédant mon départ avaient réussi à me faire croire que le bonheur était accessible. J’avais tellement tort que c’en est comique maintenant. J’étais dans un tel état de paix, de joie et d’amour que plus rien ne me semblait mauvais dans ce monde. Mais le mal était toujours là. Plus que jamais. Tapi silencieusement dans le corps de cette femme fragile mais brillante. Il était toujours présent. Il est toujours présent.


La veille de mon départ pour Londres, j’envoyais à nouveau un message à Hannah mais, cette fois-ci, je n’attendais pas de réponse. Je la prévenais juste de l’horaire de mon vol et donc de l’heure approximative à laquelle je serai de retour chez elle. Encore une fois, mon sms restera sans réponse. A ce moment-là seulement une pointe d’inquiétude me gagna et, au fond de moi, j’avais peur de retrouver Hannah et la maison dans le même état que la première fois. J’espérais que les filles allaient bien. Arrivée à Heathrow, je repris le métro puis le bus et je me retrouvais devant la maison. Pendant tout le trajet, j’ai eu une boule dans le ventre qui ne me quitta plus pendant plusieurs semaines. Elle me rongeait, m’empêchait d’avoir des pensées plaisantes et de me détendre. Je la détestais. Mais finalement, son existence n’était pas vaine, c’était un signal de mon corps pour me prévenir, pour me préparer à ce qui était arrivé, à ce que j’allais découvrir en franchissant la porte de la maison. L’odeur, l’horreur. Mais la maison, elle, était restée telle que je l’avais quittée. Rangée.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...